Le Forum Romanum constituait le véritable cœur battant de la civilisation romaine, un espace où se concentraient toutes les dimensions de la vie urbaine antique. Bien plus qu’une simple place publique, ce complexe architectural représentait l’essence même de la romanitas, incarnant les valeurs politiques, religieuses, commerciales et sociales qui définissaient l’identité romaine. Chaque jour, des milliers de citoyens, d’esclaves, de marchands et de magistrats se côtoyaient dans cet espace restreint de quelques hectares, transformant le Forum en un microcosme de l’Empire romain tout entier.

La fonction du Forum dépassait largement celle d’un centre administratif ou commercial ordinaire. Il s’agissait d’un laboratoire social où se négociaient les hiérarchies, où se transmettaient les traditions ancestrales et où s’exprimait la grandeur de Rome. L’organisation spatiale de ce lieu révélait la sophistication de l’urbanisme romain et témoignait d’une réflexion approfondie sur l’aménagement des espaces publics. Cette centralité du Forum dans la vie quotidienne romaine influence encore aujourd’hui notre conception des espaces urbains et des centres-villes.

Architecture urbaine et organisation spatiale du forum romanum

L’architecture du Forum Romanum reflétait parfaitement la hiérarchie sociale et politique de Rome. L’organisation spatiale de ce complexe monumental suivait une logique précise, où chaque édifice occupait une position stratégique selon sa fonction et son importance symbolique. La géographie sacrée du Forum s’articulait autour d’axes majeurs qui structuraient les flux de circulation et définissaient les zones d’activités spécialisées.

Le plan général du Forum évoluait constamment au fil des siècles, reflétant les transformations politiques et sociales de Rome. L’espace central, pavé de travertin, constituait la platea proprement dite, entourée par une succession de portiques, de basiliques et de temples qui formaient un ensemble architectural cohérent. Cette organisation témoignait d’une maîtrise remarquable de l’urbanisme, où la fonctionnalité se mariait harmonieusement avec la grandeur esthétique.

Basilique julia et ses fonctions judiciaires quotidiennes

La Basilique Julia dominait le côté sud du Forum avec ses dimensions impressionnantes de 101 mètres de long sur 49 mètres de large. Cet édifice monumental, reconstruit par Auguste après l’incendie de 14 avant J.-C., abritait quatre tribunaux distincts qui fonctionnaient simultanément. Les centumviri, ces cent juges chargés des affaires civiles, siégeaient quotidiennement dans la nef centrale, transformant la basilique en véritable théâtre judiciaire.

L’architecture intérieure de la Basilique Julia facilitait le déroulement des procédures judiciaires complexes. Les galeries supérieures permettaient au public d’assister aux débats, créant une atmosphère de transparence démocratique rare pour l’époque. Les avocats romains développaient leurs plaidoiries dans un environnement acoustique optimisé, où chaque mot portait jusqu’aux gradins les plus éloignés.

Curie julia comme siège permanent du sénat romain

La Curie Julia incarnait le pouvoir législatif romain dans sa forme la plus pure. Cette salle de 18 mètres sur 27 mètres accueillait régulièrement entre 300 et 600 sénateurs, selon les périodes historiques. L’aménagement intérieur, avec ses gradins en marbre et ses niches destin

ait à accueillir les statues des ancêtres illustres de la gens Julia. Les murs, autrefois entièrement revêtus de marbre, renforçaient l’impression de solennité et de permanence institutionnelle. Chaque détail architectural rappelait que le Sénat se voulait l’héritier direct des traditions ancestrales, tout en s’adaptant aux réalités d’un empire en expansion.

Dans la vie quotidienne romaine, la Curie Julia fonctionnait comme un véritable centre de décision. Les sénateurs s’y réunissaient pour délibérer sur la guerre et la paix, voter les honneurs, ratifier les traités, ou encore superviser les finances publiques. Même si, à l’époque impériale, le pouvoir réel se déplaçait progressivement vers le palais de l’empereur, la Curie demeurait un lieu symbolique où se rejouait, jour après jour, le rituel de la res publica. Pour un citoyen romain, savoir que le Sénat siégeait « en permanence » au Forum renforçait l’idée que la ville restait le cerveau politique de l’Empire.

La proximité immédiate de la Curie avec les autres bâtiments du Forum – temples, basiliques, rostres – n’était pas un hasard. Elle permettait une circulation rapide entre les sphères religieuse, judiciaire et politique. Un sénateur pouvait, dans la même matinée, assister à un sacrifice, prendre part à une séance plénière, puis écouter une harangue sur les Rostres. Cet enchevêtrement d’itinéraires courts contribuait à faire du Forum un espace où la décision politique n’était jamais complètement séparée de la vie sociale et religieuse.

Tabernae et leur rôle dans l’économie commerciale urbaine

Adossées aux basiliques ou intégrées sous les portiques, les tabernae formaient un maillage serré de petites boutiques qui animaient en continu le Forum Romanum. On y trouvait des épiciers, des marchands de vin, des scribes publics, des bijoutiers, mais aussi des notaires et des intermédiaires en tous genres. Ces espaces commerciaux, souvent exigus et ouverts sur la rue, étaient loués par la cité ou par de grands propriétaires, générant des revenus réguliers pour l’aerarium et pour les élites urbaines.

Sur le plan économique, les tabernae jouaient un rôle comparable à celui des rez-de-chaussée commerçants de nos centres-villes contemporains. Elles assuraient l’approvisionnement quotidien en biens de consommation courante et servaient de points de contact entre producteurs, grossistes et consommateurs finaux. Pour un habitant de Rome, passer par le Forum, c’était souvent l’occasion de régler une affaire, de signer un contrat, ou simplement d’acheter des denrées pour le repas du jour. Cet écosystème dense favorisait la fluidité des échanges et la circulation de l’information économique.

Les tabernae situées au pied de la Basilique Émilienne, par exemple, étaient réputées pour abriter les comptoirs de banquiers et de changeurs. Ailleurs, d’autres boutiques accueillaient les officines de juristes ou de scribes, capables de rédiger sur-le-champ un acte de vente ou une reconnaissance de dette. On mesure ici à quel point l’économie urbaine romaine s’imbriquait dans le tissu bâti du Forum : le commerce ne se déroulait pas à la périphérie, mais au cœur même des institutions.

Temple de vesta et rituels religieux domestiques

Situé à l’extrémité orientale du Forum, le Temple de Vesta constituait le pivot symbolique de la sphère domestique dans la religion romaine. Ce petit édifice circulaire abritait le feu sacré de la cité, entretenu jour et nuit par les Vestales. Dans la mentalité romaine, ce feu public était le prolongement direct des foyers privés : il garantissait la prospérité des familles comme celle de l’État. La moindre défaillance dans son entretien était perçue comme une menace collective.

Les rituels accomplis au Temple de Vesta influençaient directement la pratique religieuse quotidienne des Romains. Chaque maison se devait d’avoir son foyer domestique, reflet miniature du feu vestal, où étaient offerts des sacrifices simples – encens, vin, gâteaux – aux lares et penates. En se rendant au Forum, le citoyen voyait les Vestales traverser la place, assister à des cérémonies, ou participer à des processions. Cette visibilité renforçait l’idée que la piété domestique n’était pas isolée, mais inscrite dans un réseau rituel plus vaste, centré sur le Forum.

Le Temple de Vesta était aussi un lieu de mémoire et de conservation. Dans son sanctuaire le plus secret, le penus Vestae, on croyait que se trouvaient des talismans essentiels à la survie de Rome, comme le Palladium. Ce lien entre protection divine et stabilité politique donnait un sens très concret aux pratiques religieuses quotidiennes : pour un Romain, respecter les rites domestiques, c’était contribuer, à son échelle, au maintien de l’ordre cosmique dont le Forum constituait le point d’ancrage visible.

Activités commerciales et transactions économiques dans l’espace forensis

Au-delà de son rôle politique et religieux, le Forum Romanum fonctionnait comme un vaste « marché réglementé » où se concentraient les activités commerciales les plus sensibles de la ville. Les transactions qui s’y déroulaient n’avaient rien de banal : il s’agissait de contrats fonciers, de prêts importants, de ventes aux enchères publiques, ou encore de paiements liés aux impôts et aux fournitures de l’État. En ce sens, le Forum ne concurrençait pas les marchés de quartier, mais constituait plutôt une sorte de place financière et d’échanges de haut niveau.

Les Romains utilisaient d’ailleurs le terme in forō agere pour désigner le fait de traiter une affaire juridique ou économique importante. Cet espace forensis, encadré par des édifices officiels, garantissait une certaine sécurité juridique : témoins, magistrats, notaires et banquiers s’y trouvaient en permanence. N’est-ce pas, au fond, l’ancêtre de nos quartiers d’affaires, où administrations, banques et tribunaux se côtoient pour sécuriser les transactions de grande ampleur ?

Argentarii et changeurs de monnaie sur les gradus juliae

Les argentarii occupaient une place stratégique au sein du Forum, notamment le long des marches de la Basilique Julia, les gradus Juliae. Ces banquiers-changeurs étaient responsables de la conversion des différentes monnaies qui circulaient dans l’Empire, mais aussi de la conservation des dépôts, du paiement des créanciers et parfois du financement d’opérations commerciales. Leur présence constante faisait du Forum un véritable centre de services financiers pour la population urbaine.

Concrètement, un propriétaire terrien venu d’Italie centrale pouvait déposer un excédent de numéraire chez un argentarius, régler une dette à distance, ou encore recevoir un paiement lié à la vente de sa récolte. Les banquiers rédigeaient des reçus, tenaient des comptes et intervenaient comme intermédiaires dans les litiges financiers. Cette sophistication des services bancaires romains, attestée par de nombreuses sources épigraphiques, montre à quel point la vie économique quotidienne dépendait du bon fonctionnement de ces professionnels installés sur les gradins du Forum.

Les argentarii jouaient également un rôle de régulateurs informels de la confiance dans la monnaie. En contrôlant l’authenticité des pièces, en refusant celles qui étaient rognées ou altérées, ils contribuaient à maintenir un niveau minimal de sécurité monétaire. Pour nous, habitués aux systèmes bancaires centralisés, cette multiplicité de petits opérateurs peut sembler fragile. Pourtant, elle constituait une solution pragmatique dans un empire où coexistaient des émissions monétaires diverses et où les déplacements de fonds physiques restaient risqués.

Negotiatores et réseaux de commerce méditerranéen

Autour des basiliques et des portiques, les negotiatores – grands marchands et hommes d’affaires – animaient un réseau de commerce méditerranéen qui dépassait largement les frontières de la ville. Le Forum n’était pas seulement un point d’arrivée des marchandises, mais surtout un lieu de négociation des contrats, d’organisation des transports et de règlement des litiges commerciaux. Les échanges conclus ici pouvaient concerner des cargaisons de blé d’Afrique, du vin de Campanie, de l’huile de Bétique ou encore des textiles d’Orient.

Ces negotiatores formaient une catégorie sociale à part, intermédiaire entre l’élite sénatoriale et les petits commerçants. Ils fréquentaient les mêmes espaces que les magistrats et les avocats, ce qui facilitait la résolution rapide de nombreux contentieux. On peut comparer leur rôle à celui des opérateurs de négoce international qui, aujourd’hui, concluent des contrats dans les tours de verre des quartiers d’affaires. À Rome, ces accords se prenaient souvent à l’ombre des portiques du Forum, au pied des statues d’empereurs et de dieux protecteurs du commerce.

La dimension méditerranéenne de ces réseaux transparaissait dans la diversité des langues et des accents que l’on pouvait entendre au Forum. Grecs, Syriens, Égyptiens, Gaulois ou Africains venaient y défendre leurs intérêts, accompagnés d’interprètes ou de partenaires locaux. Le Forum servait ainsi de plateforme d’intégration économique, où les flux de marchandises croisaient ceux des capitaux et des informations commerciales.

Auctiones publiques et ventes aux enchères réglementées

Parmi les activités les plus visibles du Forum figuraient les auctiones, ces ventes aux enchères publiques qui pouvaient porter sur des biens très variés : butins de guerre, domaines confisqués, lots d’esclaves, créances, voire mobilier luxueux de grandes demeures. Ces opérations, organisées par des magistri auctionum ou des commissaires, se déroulaient au vu et au su de tous, souvent devant les basiliques ou à proximité des Rostres, afin de garantir la publicité de la procédure.

Les enchères suivaient un protocole précis, avec affichage préalable des conditions, signal sonore d’ouverture, et proclamation du dernier enchérisseur. Ce cadre formalisé inspirait confiance aux acheteurs potentiels, tout en assurant à l’État ou aux particuliers vendeurs un prix de marché relativement transparent. Pour un Romain soucieux de placer ses capitaux, assister à une auctio au Forum représentait une opportunité d’investir dans la terre, les esclaves ou les droits de fermage.

Ces ventes publiques jouaient aussi un rôle d’intégration sociale. On y croisait des sénateurs cherchant à acquérir de nouveaux domaines, des chevaliers en quête d’esclaves qualifiés, mais aussi de modestes citoyens, espérant obtenir à bon prix un outil, un animal ou un lot de vêtements. L’auctio matérialisait, en quelques heures, la circulation de la richesse au sein de la cité, sous le contrôle implicite des magistrats et des banquiers présents sur place.

Mensores et systèmes de mesures standardisées

Au cœur de ces transactions, la question de la mesure – des surfaces, des volumes, des capacités – était centrale. C’est là qu’intervenaient les mensores, spécialistes des mesures standardisées, souvent mandatés par la cité pour vérifier l’exactitude des instruments utilisés. On les sollicitait pour évaluer la surface d’un champ, contrôler la contenance d’une amphore de vin, ou certifier le volume d’une cargaison de blé livrée à l’État.

Le Forum abritait probablement des étalons publics de mesures – amphores, modii, congii – gravés dans la pierre ou en métal, auxquels tout citoyen pouvait se référer en cas de litige. Cette présence d’« unités officielles » réduisait les risques de fraude et facilitait la conclusion des contrats. Vous imaginez un marché sans règles communes de pesée et de mesure ? Rome avait très tôt compris que l’unification des standards constituait un levier puissant pour fluidifier les échanges.

Les mensores agissaient également comme experts dans les procès relatifs aux livraisons ou aux baux agricoles. Leur parole, adossée à la matérialité des étalons visibles sur le Forum, contribuait à stabiliser la confiance entre acteurs économiques. On mesure ici combien l’infrastructure matérielle du Forum – bornes, repères, inscriptions – soutenait en permanence la vie économique quotidienne.

Procédures judiciaires et administration de la justice

Si la Basilique Julia représente l’emblème le plus visible de la justice au Forum, l’ensemble de l’espace forensis fonctionnait comme un véritable « palais de justice à ciel ouvert ». De nombreux procès, en particulier civils, se tenaient sous les portiques, dans les basiliques ou à proximité immédiate des temples. Les magistrats compétents – préteurs, édiles, parfois consuls – y recevaient les plaignants, entendaient les témoins et prononçaient les sentences, souvent au milieu d’une foule attentive.

Les procédures suivaient des étapes codifiées : convocation, présentation des arguments, audition des témoins, puis décision, parfois après consultation de juristes réputés. Les citoyens pouvaient, en se tenant simplement à proximité, assister à ces débats, entendre les plaidoiries et se familiariser avec le langage juridique. On comprend alors pourquoi la formation oratoire constituait un atout majeur pour réussir sa carrière : le Forum était autant une salle d’audience qu’une école vivante du droit romain.

L’administration de la justice au Forum ne concernait pas seulement les citoyens libres. Esclaves, affranchis, étrangers pouvaient eux aussi se retrouver impliqués dans des litiges relatifs à des contrats, des dettes ou des délits. Le Forum offrait un cadre où les différentes catégories de population se rencontraient sous l’arbitrage de la loi. Bien sûr, l’égalité formelle restait limitée par la hiérarchie sociale, mais l’existence même de procédures publiques et de lieux identifiés pour les mettre en œuvre constituait une avancée notable pour l’Antiquité.

À certaines périodes, des procès particulièrement retentissants – affaires de corruption, accusations de complot, contestations d’élections – mobilisaient l’attention de toute la ville. Les discours prononcés alors sur les marches des basiliques ou près des Rostres restaient dans les mémoires et pouvaient être recopiés, commentés, voire enseignés. Le Forum se transformait alors en une immense scène judiciaire, où se jouait autant la réputation des individus que l’image de la justice romaine elle-même.

Manifestations religieuses et cérémonies civiques

En parallèle de son intense activité judiciaire et économique, le Forum Romanum demeurait un haut lieu de la religiosité publique. De nombreux temples – Saturne, Castor et Pollux, Vesta, César divinisé – ponctuaient la place et servaient de points de départ ou d’arrivée à des processions régulières. Les sacrifices, les prières votives, les dédicaces se succédaient au rythme du calendrier romain, scandant l’année de fêtes et de rites collectifs.

Les triomphes militaires, par exemple, traversaient le Forum dans une mise en scène spectaculaire de la victoire. Le général triomphateur, couronné de lauriers, montait en char le long de la Via Sacra, précédé des captifs, des trophées et des butins, sous les acclamations de la foule. Les arcs de triomphe, comme celui de Septime Sévère, matérialisaient durablement ces moments exceptionnels, tout en rappelant aux passants, chaque jour, la puissance de l’armée romaine.

D’autres cérémonies, plus régulières, rythmaient la vie quotidienne : offrandes au Temple de Saturne lors de l’ouverture des caisses publiques, sacrifices de remerciement au Temple de César divinisé, ou encore rites liés à la fondation légendaire de la cité. Pour un habitant de Rome, se rendre au Forum, c’était presque toujours croiser un événement religieux en cours ou en préparation. L’espace sacré ne se distinguait pas nettement de l’espace civique : il le traversait, l’irriguait en permanence.

Cette imbrication se retrouvait dans la participation conjointe des magistrats et des prêtres aux rituels. Un consul pouvait présider un sacrifice avant de convoquer l’assemblée ; un prêtre, après la cérémonie, se mêlait aux discussions politiques. On comprend dès lors que le Forum, loin d’être un simple décor, servait de support à une liturgie civique où Rome se célébrait elle-même, jour après jour.

Interactions sociales et hiérarchies citoyennes

Au-delà des fonctions officielles, le Forum était avant tout un lieu de rencontres, d’observation et de sociabilité. Tous ceux qui comptaient dans la cité y passaient à un moment ou à un autre de la journée : sénateurs en toge bordée de pourpre, chevaliers, marchands, avocats, clients en quête de protection, affranchis ambitieux. Cette diversité faisait du Forum un espace privilégié pour lire, en temps réel, la hiérarchie sociale romaine.

Les postures, les vêtements, les lieux occupés n’avaient rien d’anodin. On ne déambulait pas au hasard : chaque groupe tendait à se rassembler dans certaines zones, à certaines heures. En observant attentivement qui parlait à qui, qui était entouré d’une escorte fournie, qui traversait seul et tête basse, on pouvait se faire rapidement une idée de l’état des rapports de force politiques du moment. N’est-ce pas finalement très proche de ce que nous faisons, aujourd’hui encore, en arpentant les foyers de nos institutions ou les halls des grandes conférences ?

Protocoles de salutatio matinale entre patriciens et clients

Parmi les rituels sociaux qui structuraient la fréquentation du Forum, la salutatio matinale occupait une place centrale. Chaque jour, à l’aube, les clients se rendaient au domicile de leur patron, puis l’accompagnaient parfois jusqu’au Forum, formant une véritable « escorte de prestige ». Cette présence visible de clients autour d’un notable renforçait sa réputation et signalait publiquement l’étendue de son réseau.

Une fois au Forum, les salutations se poursuivaient : les patrons échangeaient entre eux, recevaient de nouveaux suppliants, distribuaient promesses ou recommandations. Pour un client, être vu aux côtés d’un grand personnage sur la place centrale de la cité équivalait à une carte de visite sociale. Pour le patron, la gestion de cette clientèle conditionnait en partie son influence politique et sa capacité à mobiliser des soutiens lors des votes ou des procès.

Ce cérémonial, codifié par le mos maiorum, occupait une bonne partie des matinées au Forum. Il n’avait rien d’anecdotique : il structurait les relations de dépendance et de réciprocité au cœur de la société romaine. Les promeneurs occasionnels pouvaient, en un coup d’œil, évaluer la puissance relative d’un homme à la taille de sa clientèle matinale, un peu comme on jauge aujourd’hui l’importance d’un dirigeant au nombre de ses conseillers et accompagnateurs.

Mos maiorum et transmission des codes sociaux traditionnels

Le mos maiorum, l’« usage des ancêtres », trouvait au Forum son principal théâtre de mise en scène et de reproduction. Les jeunes Romains y observaient les comportements de leurs aînés : la façon de saluer, de parler en public, de se tenir dans une assemblée, d’interagir avec des supérieurs ou des inférieurs. Le Forum jouait ainsi le rôle de grande école informelle, où s’apprenait, par imitation, l’art de « bien se conduire » selon les normes de la cité.

Cette transmission ne passait pas seulement par les gestes, mais aussi par le décor monumental lui-même. Les statues de grands hommes, les inscriptions célébrant les vertus civiques, les reliefs commémorant des victoires composaient un paysage saturé de modèles à suivre. Se promener au Forum, c’était être constamment rappelé à l’exemple des ancêtres, qu’ils soient républicains ou impériaux. L’espace urbain fonctionnait comme un manuel vivant de morale civique.

Dans ce contexte, toute entorse trop visible au mos maiorum – tenue inappropriée, arrogance déplacée, mépris des rituels – pouvait être sanctionnée par le regard social. La rumeur, souvent née sur le Forum, se propageait vite dans la ville. Vous voyez combien ce lieu, loin d’être neutre, servait aussi d’outil de contrôle social, incitant chacun à se conformer aux attentes implicites de la communauté civique.

Cursus honorum et carrières politiques publiques

Pour les membres des élites romaines, le Forum constituait enfin la scène principale du cursus honorum, cette carrière politique progressive qui menait des charges subalternes aux plus hautes magistratures. C’est sur le Forum que l’on affichait les candidatures, que l’on prononçait les discours de campagne, que l’on remerciait les électeurs après une victoire. Les marches des temples et des basiliques devenaient tribunes, les portiques se transformaient en couloirs diplomatiques où se négociaient alliances et soutiens.

Chaque étape du cursus honorum s’accompagnait de rituels visibles : accompagnement en toge prétexte, installation solennelle sur le siège curule, sacrifice public, organisation de jeux. Ces manifestations, concentrées autour du Forum, permettaient aux citoyens d’évaluer la dignité, la générosité et la compétence de leurs futurs dirigeants. Le capital politique ne se construisait pas dans l’ombre, mais sous le regard de tous.

Les carrières les plus brillantes se lisaient littéralement dans la pierre, sous la forme d’inscriptions rappelant les charges exercées, les victoires remportées, les bienfaits accomplis. En cela, le Forum fonctionnait comme un grand « curriculum vitae » gravé dans l’espace public, où chaque magistrat espérait laisser une trace durable. Pour les jeunes ambitieux, flâner au Forum, c’était aussi se projeter dans une trajectoire possible, guidée par les exemples omniprésents des prédécesseurs.

Évolution architecturale depuis césar jusqu’aux sévères

L’aspect du Forum Romanum que nous imaginons aujourd’hui résulte d’une série de transformations majeures intervenues entre l’époque de César et celle des Sévères. Sous Jules César d’abord, puis Auguste, l’espace est profondément restructuré : déplacement des Rostres, reconstruction de la Curie, édification de la Basilique Julia, création du Temple de César divinisé. Cette première grande vague de travaux vise à adapter le vieux centre républicain aux exigences d’une capitale impériale, tout en préservant l’illusion de continuité institutionnelle.

Les successeurs d’Auguste poursuivent ce programme de monumentalisation. Vespasien, Domitien, puis Trajan et Hadrien rénovent les temples, restaurent les basiliques, ajoutent de nouveaux arcs, tout en développant des forums impériaux annexes. Le Forum Romanum devient ainsi le noyau historique d’un ensemble de places interconnectées, chacune portant la marque d’un prince. Cette superposition de strates architecturales explique la complexité du site tel qu’il se présente encore aujourd’hui aux visiteurs et aux archéologues.

Sous les Sévères, une dernière phase d’embellissement et de réaménagement se dessine. L’arc de Septime Sévère, la restauration de certains temples, la mise en valeur de monuments plus anciens témoignent d’une volonté de réaffirmer la centralité de Rome à un moment où l’Empire se fragilise. Mais derrière cette continuité apparente, la fonction réelle du Forum commence à évoluer : certaines activités politiques se déplacent, les nouveaux centres de pouvoir – palais impériaux, complexes thermaux – attirent une partie de la vie urbaine.

Pourtant, jusqu’à la fin de l’Antiquité, le Forum conserve un pouvoir d’attraction symbolique considérable. Même partiellement ruiné, il reste le point de référence d’où partent, théoriquement, toutes les routes de l’Empire, et où convergent, très concrètement, la mémoire, les rituels et les récits qui fondent l’identité romaine. Comprendre l’évolution architecturale du Forum, de César aux Sévères, c’est donc aussi saisir comment un espace urbain peut, au fil des siècles, continuer à structurer la vie quotidienne tout en changeant de forme et de fonctions.